Contes, féminisme et patriarcat

Hélène loup

Trois contes narrés par Hélène Loup pendant notre Féministival

 

LE SECRET DES FLÛTES

Contes des sages de Papouasie-Nouvelle-Guinée
Céline Ripoll – Seuil

Ce conte qui montre que le mystère de la procréation a maintes fois angoissé et enragé les hommes contre l’émancipation des femmes…

Province du Sépik oriental

Là où le crocodile fait trembler la terre court un fleuve, le Sépik [prononcer Sipik]. Sur une de ses rives, un village. De ce village, ce jour-là, une femme était partie seule dans la forêt ramasser du bois. Soudain, elle distingua, parmi le craquement des arbres et le chant des oiseaux, un sifflement. Elle n’avait jamais entendu le vent chanter de cette manière.

Étonnée, elle l’écouta plus attentivement.

  • D’où peut bien provenir une telle musique ? se demanda-t-elle tout en le cherchant du regard. Était-ce un animal ? un esprit ?

Elle eut peur que ce dernier ne l’enlevât et retourna chez elle sans en parler à personne. Quelques temps plus tard, alors qu’elle ramassait des baies, elle entendit de nouveau le même sifflement. Cette fois-ci, à force de scruter partout, elle aperçut à la cime d’un arbre deux morceaux de bois, longs et fins.

S’agrippant aux branches, elle atteignit et attrapa le plus court. Parfaitement lisse, de la taille de son bras, il s’agissait d’un bambou coupé entre deux nœuds. Elle le cacha dans son fagot de bois. Une fois au village, elle appela une amie. Cachées dans la maison réservée aux femmes [lors des règles ou après les couches], elle lui montra sa découverte et porta à sa bouche l’instrument pour imiter le vent qui passait dedans. Une douce mélodie en sortit ; Les deux femmes étaient sous le charme.

  • Tu dois me montrer où tu l’as trouvé et nous devons prendre le deuxième ! murmura l’amie.

Elles partirent immédiatement le chercher. Celui-ci était beaucoup plus long, percé ; elles se voyaient de part et d’autre, c’était amusant. Leur souffle effleura l’un des côtés du bambou ; un son prodigieux en sortit. Hésitante mais impatiente, l’amie le porta à sa bouche. Quelles magnifiques mélodies, plus envoûtantes encore que celles du premier !

Sans attendre, les deux femmes rentrèrent au village. Elles s’enfermèrent dans la maison des femmes et y restèrent toute la journée.

Le lendemain, à nouveau, elles ne quittèrent pas leur maison. Elles appelèrent les autres femmes, et les unes après les autres elles jouèrent avec les flûtes. Comme possédées, elles riaient aux éclats, ne sortant plus et ignorant les hommes. Ces derniers ne comprenaient pas ce qui se passait : était-ce une crise passagère ? La sorcellerie de quelques chamans de clans ennemis ?

Très vite, le bois pour le feu, la moelle de sagou [moelle riche en amidon du palmier appelé sagoutier, consommable après un lessivage important qui en élimine les toxines] pour les repas vinrent à manquer. Les hommes étaient obligés d’aller eux-mêmes ramasser le bois, de filtrer et de récolter la farine du sagou, de sarcler les jardins. Ils étaient épuisés et ne parvenaient pas à raisonner leurs femmes.

Un soir, ils se réunirent.

  •  Il nous faut trouver une solution, nos femmes nous échappent, dit l’un.
  • Elles n’ont plus besoin de nous, elles restent dans leur maison, l’équilibre et l’organisation du quotidien sont rompus, rétorqua un autre.
  • Alors commençons à construire notre maison, la maison des hommes, interdites aux femmes, lança un troisième qui était bon chasseur. Elle sera notre refuge, nous y laisserons nos objets magiques, y échangerons nos secrets comme elles le font dans la leur. De mon côté, je me charge de les espionner.

Le lendemain, les hommes, munis d’herminettes [outil de travail du bois], commencèrent la construction. D’un pas discret, le chasseur avança à l’arrière de la maison des femmes et glissa son regard entre les fentes des planches de bois. Ses yeux ne savaient plus où regarder, il n’avait jamais vu pareilles images : assises ou allongées, les femmes de tous âges riaient, s’exclamaient, soupiraient en se passant des instruments de bois. Elles avaient dans les mains ce qui lui avait entre les jambes, sauf que cet instrument-là chantait !

  • C’en est assez !

La colère lui monta aux oreilles. Sans permission ni sommation, il entra, s’empara des instruments et courut jusqu’à la maison que les hommes terminaient de construire. Il raconta ce qu’il avait vu. Tous découvrirent alors ce qui avait dévoyé les femmes de leurs occupations : le jeu des flûtes, leurs douces mélodies. A leur tour ils essayèrent. Les chamanes reconnurent la voix des ancêtres qui célèbre leurs exploits.

  • Il n’est pas possible de laisser un tel pouvoir entre les mains des femmes ! s’exclama l’un d’eux. Elles ont déjà les secrets de la naissance des hommes, elles ne peuvent pas en plus converser avec les ancêtres [équivalent des dieux], les laisser envoûter leurs esprits et pénétrer leurs corps ! A quoi servirons-nous alors ?
  • Nous devons leur faire oublier qu’elles ont la puissance de connaître les deux bouts de la vie, dit un autre. Nous devons rester les seuls intercesseurs avec le monde des esprits. Gardons ces instruments secrets, ainsi notre richesse deviendra celle qu’elles auront perdue. Ces flûtes communiquent avec les esprits des eaux, avec ceux de la forêt. Sculptons des masques représentant ces esprits et fixons-les sur ces flûtes ; Faisons croire aux femmes qu’ils reviennent pour les emporter ; effrayées, elles ne s’en approcheront plus et oublieront tous ces jeux.

Ainsi les hommes dissimulèrent dans leur maison les flûtes afin de s’approprier les savoirs et les secrets des ancêtres. Ils modelèrent des visages, puis fabriquèrent de nouvelles flûtes ornées de masques afin que d’autres voix vinssent à eux.

Depuis ce jour, lors des cérémonies où les mélodies retentissent, les femmes font semblant de ne pas savoir d’où le son provient, car il faut bien partager les pouvoirs ! Elles font semblant d’être effrayées par la voix des ancêtres, des esprits, baissant les yeux pour ne pas regarder celui qui joue, et elles ne se laissent posséder que par les hommes et leurs grands secrets.


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LE LAC JINGBO

Contes de Mandchourie – Le fleuve du dragon noir
Contes chinois traduits par Guillaume Olive
L’école des loisirs

Ce conte qui montre que parfois, le Patriarcat se pense pour le bien des filles et les conduit à leur perte…

Le lac Jingbo s’étend de toute son immensité dans la province du Heilongjiang. Sa surface transparente brille d’une belle couleur émeraude à la clarté du soleil ; le ciel se reflète dans le miroir de ses eaux. Au printemps, un océan de fleurs de pêchers sauvages s’épanouit sur son rivage. En été, il abrite des myriades d’oiseaux aquatiques d’une grande beauté, qui viennent nicher dans ses roseaux. A l’automne, il ballotte mille feuilles pourpres, tombées des arbres dont les fruits délicieux régalent les habitants de la montagne voisine. En hiver, le lac Jingbo accueille des cygnes majestueux qui viennent glisser lentement à la surface de ses eaux. Tous les habitants des environs vivent de la pêche ; ils mènent une existence paisible ; pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi.

Il y a très longtemps, trois monstres occupaient le lac Jingbo et y faisaient régner la terreur [région volcanique]. Les pêcheurs ne parvenaient plus à prendre le moindre poisson, ni même à mettre leurs bateaux à l’eau. Dès qu’ils s’engageaient sur le lac, les trois créatures malveillantes agitaient les flots et provoquaient des vagues aussi hautes que violentes. Si les embarcations ne chaviraient pas dans la tempête, elles se brisaient en mille morceaux sur les rochers.

Ce furent des temps difficiles pour les pêcheurs du lac Jingbo et pour leurs familles, ils ne mangeaient plus à leur faim, ils étaient trop pauvres pour se vêtir. Ils décidèrent de terrasser les trois génies marins pour vivre à nouveau convenablement.

Dans le village, le vieux Jin était célèbre pour avoir décapité des monstres dans sa jeunesse. Mais il avait vieilli, et personne ne pensa à lui demander de répéter ses exploits. Pourtant, à le regarder marcher, il avait encore grande allure et beaucoup d’entrain malgré sa barbe blanche. Il était d’ailleurs le seul villageois à attraper encore quelques poissons, malgré les ouragans déclenchés par les trois démons du lac. Il parvenait ainsi à se nourrir avec sa fille, et il partageait même ses prises avec ses voisins. Un jour, après avoir lutté contre les vagues et pris quelques petits poissons, il pensa sur le chemin du retour :

« Nous devrions pouvoir tous pêcher en abondance. Je dois exterminer ces monstres du lac. Je suis le seul à pouvoir le faire, j’y perdrai peut-être ma vie, mais cela en vaut la peine. »

Puis il songea encore :

« Mais si je disparais, qu’adviendra-t-il de ma fille ? Elle a été ma compagne des jours de misère, je ne dois pas la laisser affronter seule l’avenir. Si je parviens à lui trouver un mari, je n’aurai plus d’inquiétude. »

La fille du vieux Jin s’appelait « Miroir d’or » ; elle était douce et jolie, ses grands yeux ressemblaient aux étoiles brillantes qui se reflétaient la nuit dans le lac Jingbo. La jeune fille savait teindre les tissus et coudre les vêtements, lancer les filets et remonter les poissons, parcourir la montagne et labourer la terre, elle était capable d’accomplir toutes sortes de choses et n’avait pas son égal aux alentours du lac.

Le vieux Jin appela sa fille et lui dit :

  • Mon enfant, durant toutes ces années, je t’ai fait travailler dur. Aujourd’hui, j’ai résolu d’aller affronter les monstres du lac, mais, avant de partir, je souhaite te trouver un bon mari afin de soulager ta peine.

Miroir d’Or comprit aussitôt que son père pouvait aller jusqu’au sacrifice pour recourir son village. Le cœur de la jeune fille se mit à battre très fort, ses sentiments étaient confus, elle admirait la décision de son père, mais elle avait peur pour lui. Après un long silence, elle déclara :

  • Père, vous êtes âgé, autorisez-moi à vous accompagner, je veux vous aider à tuer les monstres du lac.

Le vieux Jin répondit en hochant la tête de droite à gauche :

  • Mon enfant, je doute que tu aies assez de force pour ce combat. Je me souviens de l’énergie dont j’avais besoin au temps de ma jeunesse pour tuer les démons en jouant de l’épée dans l’eau. Bien sûr, à mon âge, il me faudrait un second, et je te sais courageuse, mais je pense qu’un garçon robuste et audacieux conviendrait mieux qu’une frêle jeune fille comme toi.
  • Père, mon aptitude au combat n’est pas si mauvaise ; et où allez-vous trouver un second qui accepte de braver un danger tel que les monstres du lac ?

Le vieux Jin répondit en riant :

  • Nous allons proposer à tous les garçons du village de m’accompagner pour exterminer les démons du lac ; si l’un d’entre eux se porte volontaire, cela prouvera son courage et son intelligence, et je lui promettrai alors ma fille en mariage, qu’en penses-tu ?

Miroir d’Or baissa timidement la tête et n’osa rien dire.

Le vieux Jin rédigea alors une affiche. Il y écrivit son projet : il donnerait sa fille Miroir d’Or en mariage au garçon qui viendrait l’aider à combattre les trois monstres du lac. Puis il colla l’affiche sur le grand pin de la place du village, au bord du lac. Une immense foule fut bientôt rassemblée, les jeunes gens chuchotaient entre eux, car nombreux étaient ceux qui souhaitaient épouser Miroir d’Or. Ils pensaient au bonheur que serait leur vie future avec elle, mais ils étaient terrorisés à l’idée de se battre avec les monstres ; rien que d’y penser, ils se sentaient soudain les jambes molles et les mains tremblantes. Mais quelqu’un arracha finalement l’affiche de l’arbre.

C’était Liu An qui s’y était risqué. Il faisait face à la foule, l’affiche à la main, le sourire aux lèvres. Les gens du village étaient très étonnés de son geste, car il était réputé pour son oisiveté et sa fainéantise.

Le jeune homme déclara pourtant courageusement qu’il était prêt à risquer sa vie pour éliminer les monstres du lac. Dès le lendemain, Liu An s’installa chez le vieux Jin, l’aidant à fabriquer des épées tandis que ce dernier lui apprenait les arts martiaux. Son initiation dura trois mois, le jeune homme s’exerça avec ténacité, en serrant souvent les dents et sans jamais se plaindre de la fatigue.

Le vieux Jin était rassuré en constatant les efforts et les progrès de son jeune disciple. Après que la troisième épée fut forgée, tandis que le soleil se levait, il emmena sa fille et Liu An sur les rives du lac et les fit monter sur son bateau.

  • Je vais plonger dans les abysses du lac, les prévint le vieil homme, pour y affronter les monstres l’un après l’autre. J’ai placé dans la barque mes trois épées. Lorsque vous apercevrez ma main apparaître une première fois à la surface, vous me donnerez la première épée ; la deuxième fois, il faudra me tendre la deuxième épée ; et enfin lorsque ma main émergera pour la troisième fois, il faudra y glisser la troisième épée.

Lorsque le vieux Jin eut donné toutes ses recommandations, il plongea et disparut. Instantanément, les nuages s’amoncelèrent au-dessus du lac, le tonnerre gronda, la foudre éclata, l’écume bouillonna et la petite barque se mit à tanguer au milieu des rouleaux comme une fragile coquille. Miroir d’Or et Liu An fixaient leurs regards sur la surface du lac. Lorsque le vieux Jin sortit la main une première fois, Liu An réunit tout son courage et lui remit la première épée.

La main du vieux Jin replongea dans l’eau qui s’agita de plus en plus fort ; le temps de fumer un sachet de tabac, des courants opposés s’entremêlèrent en provoquant des ressacs gigantesques ; la blancheur argentée du lac fit place au rouge sang. Le vieux Jin rejeta peu après à la surface une chose étrange, ni tête de poisson, ni tête de serpent, quelque chose de la taille d’une tête de cochon.

Miroir d’Or et Liu An, ballotés par la houle, observaient la scène avec épouvante ; puis le vieux Jin sortit la main une deuxième fois, mais elle avait changé de taille, elle était à présent grande comme un large tamis ; le visage de Liu An devint blanc comme un linge tant il avait peur, il jeta un regard sur Miroir d’Or et, en tremblant, lui passa la deuxième épée pour qu’elle la pose dans cette étrange main. Celle-ci redescendit immédiatement dans l’eau. Le temps d’avaler un repas, la petite embarcation fut cernée par de hautes vagues de sang qui semblaient vouloir l’avaler ; un bruit d’explosion remonta de dessous les eaux, puis une tête ensanglantée fut rejetée à la surface. Ni tête de poisson, ni tête de cochon, elle avait la taille d’une tête de vache.

Liu An, terrorisé, s’était assis dans le coin le plus profond du bateau et n’en bougeait plus. Soudain, la main s’éleva du lac une troisième fois. Elle était maintenant grande comme une corbeille de bambou, et elle était couverte de sang. Lui An la regarda, mais fut incapable du moindre mouvement. Il devint livide et perdit connaissance. Miroir d’Or vit que Liu An ne lui était d’aucune aide ; folle de rage et d’inquiétude, elle saisit la dernière épée pour la glisser dans la main de Jin, mais il était déjà trop tard : Miroir d’Or vit la main de son père plonger dans les eaux du lac sans qu’elle ait pu lui remettre l’arme. Le cœur de la jeune fille s’enflamma comme une torche.

« Mon père aurait-il eu un accident imprévu ? » se demanda-t-elle.

La troisième épée à la main, elle sauta dans le lac. Les vagues couleur sang s’élancèrent de nouveau à l’assaut du ciel. Après un terrible fracas, un raz de marée fit déborder les eaux du lac à des hauteurs vertigineuses. Il fallut attendre une demi-journée avant que la surface du lac ne se calme, puis quelque chose remonta à la surface, ni tête de poisson, ni tête de vache, cela avait la taille d’une tête de dragon ; elle se balança à la surface de l’eau, suivant la barque dans son sillage, puis fut emportés au loin par le courant. Le petit bateau glissa au fil de l’eau, Jin ne s’y trouvait pas, ni sa fille Miroir d’Or, seul Liu An y dormait encore. Il se réveilla brusquement, se redressa d’un bond, et regarda vers l’est, puis vers l’ouest. Mais, devant lui, à perte de vue, il n’y avait que des oiseaux marins qui volaient à la surface de l’eau, lisse comme un miroir.

Liu An était inquiet et honteux de sa conduite. Il appela Jin et Miroir d’OR, mais il n’eut que le souffle du vent pour réponse. Il ne put y tenir davantage, et plongea dans le lac. Le fond n’était plus qu’un grand morceau de cristal brillant de mille éclats. Des bancs de poissons nageaient de tous côtés, l’eau était transparente comme un saphir bleu. Liu An chercha à droite et à gauche, mais il ne trouva ni le vieux Jin ni Miroir d’Or ; il distingua seulement un miroir brillant, incrusté au fond du lac, qui jetait des milliers de rayons irisés. Un gros rocher l’entourait, comme pour le protéger. Lui An pensa :

« Ils sont là. Je vous ai retrouvés, vieux Jin et Miroir d’Or ! »

Depuis lors, la surface du lac resta lisse comme un miroir. Et on compta un pêcheur de plus qui, comme le vieux Jin, faisait preuve de courage pour venir en aide aux autres.


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CHAPERON ROUGE

5 versions :
– La version de Charles Perrault, avec la moralité
– La version intégrale des frères Grimm, traduction Armel Guerne, avec le 2ème loup
– Version nivernaise intitulé « Conte de la mère-grand »
– Autre version nivernaise
– version anglo-américaine de Jack Kent

LE PETIT CHAPERON ROUGE – de Charles Perrault

Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge [coiffure démodée, faite d’une bande de velours portée sur l’arrière de la tête, par les jeunes filles à marier et les jeunes épousées], qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon rouge. Un jour, sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit :

  • Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.

Le Petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la Forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit :

  • Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de beurre, que ma Mère lui envoie.
  • Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup.
  • Oh ! oui, dit le Petit Chaperon rouge, c’est par-delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du Village.
  • Eh bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera.

Le loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait.

Le loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand ; il heurte : Toc, toc. Qui est là ?

  • C’est votre fille le Petit Chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.

La bonne Mère-grand, qui était dans son lit à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria :

  • Tire la chevillette [clef de bois], la bobinette [pièce de bois qui fermait les portes] cherra [futur de choir : tombera].

Le Loup tira la chevillette et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien ; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la Mère-grand, en attendant le Petit Chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte. Toc, toc.

  • Qui est là ?

Le Petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup eut peur d’abord, mais croyant que sa Mère-grand était enrhumée, répondit :

  • C’est votre fille le Petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.

Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix :

  • Tire la chevillette, la bobinette cherra.

Le Petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture :

  • Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche [coffre à pain], et viens te coucher avec moi.

Le Petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit :

  • Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ?
  • C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.
  • Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ?
  • C’est pour mieux courir, mon enfant.
  • Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ?
  • C’est pour mieux écouter, mon enfant.
  • Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ?
  • C’est pour mieux voir, mon enfant.
  • Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents.
  • C’est pour te manger.

Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea.

MORALITÉ
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte [aimable],
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés [familiers, sans secrets], complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles [espace entre le lit et le mur où l’on pouvait installer des sièges] ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux.

LE PETIT CHAPERON ROUGE – Jacob et Wilhelm Grimm

Il était une fois une adorable petite fille que tout le monde aimait rien qu’à la voir, et plus que tous, sa grand-mère, qui ne savait que faire ni que donner comme cadeaux à l’enfant. Une fois, elle lui donna un petit chaperon de velours rouge et la fillette le trouva si joli, il lui allait si bien, qu’elle ne voulut plus porter autre chose et qu’on ne l’appela plus que le Petit Chaperon rouge.

Un jour, sa mère lui dit :

  • Tiens, Petit Chaperon rouge, voici un morceau de galette et une bouteille de vin : tu iras les porter à ta grand-mère ; elle est malade et affaiblie, et elle va bien se régaler. Fais vite, avant qu’il fasse trop chaud. Et sois bien sage en chemin, et ne va pas sauter de droite et de gauche, pour aller tomber et me casser la bouteille de grand-mère, qui n’aurait plus rien. Et puis, dis bien bonjour en entrant et ne regarde pas d’abord dans tous les coins.
  • Je serai sage et je ferai tout pour le mieux, promit le Petit Chaperon rouge à sa mère, avant de lui dire au revoir et de partir.

Mais la grand-mère habitait à une bonne demi-heure du village, tout là-bas, dans la forêt ; et lorsque le Petit Chaperon rouge entra dans la forêt, ce fut pour rencontrer le loup. Mais elle ne savait pas que c’était une si méchante bête et elle n’avait pas peur.

  • Bonjour, Petit Chaperon rouge, dit le loup.
  • Merci à toi, et bonjour aussi, loup.
  • Où vas-tu de si bonne heure, Petit Chaperon rouge ?
  • Chez grand-mère. – Que portes-tu sous ton tablier, dis-moi ?
  • De la galette et du vin, dit le Petit Chaperon rouge ; nous l’avons cuite hier et je vais en porter à grand-mère, parce qu’elle est malade et que cela lui fera du bien.
  • Où habite-t-elle, ta grand-mère, Petit Chaperon rouge ? demanda le loup
  • Plus loin dans la forêt, à un quart d’heure d’ici ; c’est sous les trois grands chênes, et juste en dessous, il y a des noisetiers, tu reconnaîtras forcément, dit le Petit Chaperon rouge.

Fort de ce renseignement, le loup pensa : “ Un fameux régal, cette mignonne et tendre jeunesse ! Grasse chère, que j’en ferai : meilleure encore que la grand-mère, que je vais engloutir aussi. Mais attention, il faut être malin si tu veux les déguster l’une et l’autre. ”

Telles étaient les pensées du loup tandis qu’il faisait un bout de conduite au Petit Chaperon rouge. Puis il dit, tout en marchant :

  • Toutes ces jolies fleurs dans le sous-bois, comment se fait-il que tu ne les regardes même pas, Petit Chaperon rouge ? Et les oiseaux, on dirait que tu ne les entends pas chanter ! Tu marches droit devant toi comme si tu allais à l’école, alors que la forêt est si jolie !

Petit Chaperon rouge donna un coup d’œil alentour et vit danser les rayons du soleil à travers les arbres, et puis partout, partout des fleurs qui brillaient. “ Si j’en faisais un bouquet pour grand- mère, se dit-elle, cela lui ferait plaisir aussi. Il est tôt et j’ai bien le temps d’en cueillir. ” Sans attendre, elle quitta le chemin pour entrer dans le sous-bois et cueillir des fleurs ; une ici, l’autre là, mais la plus belle était toujours un peu plus loin, et encore plus loin dans l’intérieur de la forêt. Le loup, pendant ce temps, courait tout droit à la maison de la grand-mère et frappait à sa porte.

  • Qui est là ? cria la grand-mère.
  • C’est moi, le Petit Chaperon rouge, dit le loup ; je t’apporte de la galette et du vin, ouvre-moi !
  • Tu n’as qu’à tirer le loquet, cria la grand-mère. Je suis trop faible et ne peux me lever.

Le Loup tira le loquet, poussa la porte et entra pour s’avancer tout droit, sans dire un mot, jusqu’au lit de la grand-mère, qu’il avala. Il mit ensuite sa chemise, s’enfouit la tête sous son bonnet de dentelle, et se coucha dans son lit, puis tira les rideaux de l’alcôve.

Le Petit Chaperon rouge avait couru de fleur en fleur, mais à présent son bouquet était si gros que c’était tout juste si elle pouvait le porter. Alors elle se souvint de sa grand-mère et se remit bien vite en chemin pour arriver chez elle. La porte ouverte et cela l’étonna. Mais quand elle fut dans la chambre, tout lui parut de plus en plus bizarre et elle se dit : “ Mon dieu, comme tout est étrange aujourd’hui ! D’habitude, je suis si heureuse quand je suis chez grand-mère ! ” Elle salua pourtant :

  • Bonjour, grand-mère !

Mais comme personne ne répondait, elle s’avança jusqu’au lit et écarta les rideaux. La grand-mère y était couchée, avec son bonnet qui lui cachait presque toute la figure, et elle avait l’air si étrange.

  • Comme tu as de grandes oreilles, grand-mère !
  • C’est pour mieux t’entendre.
  • Comme tu as de gros yeux, grand-mère !
  • C’est pour mieux te voir, répondit-elle.
  • Comme tu as de grandes mains !
  • C’est pour mieux te prendre, répondit-elle.
  • Oh ! grand-mère, quelle grande bouche et quelles terribles dents tu as !
  • C’est pour mieux te manger, dit le loup, qui fit un bond hors du lit et avala le pauvre Petit Chaperon rouge d’un seul coup.

Sa voracité satisfaite, le loup retourna se coucher dans le lit et s’endormit bientôt, ronflant de plus en plus fort. Le chasseur, qui passait devant la maison l’entendit et pensa : “ Qu’a donc la vieille femme à ronfler si fort ? Il faut que tu entres et que tu voies si elle a quelque chose qui ne va pas. ” Il entra donc et, s’approchant du lit, vit le loup qui dormait là.

  • C’est ici que je te trouve, vieille canaille ! dit le chasseur. Il y a un moment que je te cherche !…

Et il allait épauler son fusil, quand, tout à coup, l’idée lui vint que le loup avait peut- être mangé la grand-mère et qu’il pouvait être encore temps de la sauver. Il posa son fusil, prit des ciseaux et se mit à tailler le ventre du loup endormi. Au deuxième ou au troisième coup de ciseaux, il vit le rouge chaperon qui luisait. Deux ou trois coups de ciseaux encore, et la fillette sortait du loup en s’écriant :

  • Ah ! comme j’ai eu peur ! Comme il faisait noir dans le ventre du loup !

Et bientôt après, sortait aussi la vieille grand-mère, mais c’était à peine si elle pouvait encore respirer. Le Petit Chaperon rouge se hâta de chercher de grosses pierres, qu’ils fourrèrent dans le ventre du loup. Quand celui-ci se réveilla, il voulut bondir, mais les pierres pesaient si lourd qu’il s’affala et resta mort sur le coup.

Tous les trois étaient bien contents : le chasseur prit la peau du loup et rentra chez lui ; la grand-mère mangea la galette et but le vin que le Petit Chaperon rouge lui avait apportés, se retrouvant bientôt à son aise. Mais pour ce qui est du Petit Chaperon elle se jura : “Jamais plus de ta vie tu ne quitteras le chemin pour courir dans les bois, quand ta mère te l’a défendu.”

On raconte encore qu’une autre fois, quand le Petit Chaperon rouge apportait de nouveau de la galette à sa vieille grand-mère, un autre loup essaya de la distraire et de la faire sortir du chemin. Mais elle s’en garda bien et continua à marcher tout droit. Arrivée chez sa grand-mère, elle lui raconta bien vite que le loup était venu à sa rencontre et qu’il lui avait souhaité le bonjour, mais qu’il l’avait regardée avec des yeux si méchants : – Si je n’avais pas été sur la grand-route, il m’aurait dévorée ! ajouta-t-elle.

  • Viens, lui dit sa grand-mère, nous allons fermer la porte et bien la cadenasser pour qu’il ne puisse pas entrer ici.

Peu après, le loup frappait à la porte et criait :

  • Ouvre-moi, grand-mère ! c’est moi, le Petit Chaperon rouge, qui t’apporte des gâteaux !

Mais les deux gardèrent le silence et n’ouvrirent point la porte. Tête-Grise fit alors plusieurs fois le tour de la maison à pas feutrés, et, pour finir, il sauta sur le toit, décidé à attendre jusqu’au soir, quand le Petit Chaperon rouge sortirait, pour profiter de l’obscurité et l’engloutir. Mais la grand-mère se douta bien de ses intentions.

  • Prends le seau, mon enfant, dit-elle au Petit Chaperon rouge ; j’ai fait cuire des saucisses hier, et tu vas porter l’eau de cuisson dans la grande auge de pierre qui est devant l’entrée de la maison.

Le Petit Chaperon rouge en porta tant et tant de seaux que, pour finir, l’auge était pleine. Alors la bonne odeur de la saucisse vint caresser les narines du loup jusque sur le toit. Il se pencha si bien en tendant le cou, qu’à la fin il glissa et ne put plus se retenir. Il glissa du toit et tomba droit dans l’auge de pierre où il se noya.

Allègrement, le Petit Chaperon rouge regagna sa maison, et personne ne lui fit le moindre mal.

LE CONTE DE LA MÈRE-GRAND – Tradition orale – version recueillie par Achille Millien dans le Nivernais en 1885

C’était une femme qui avait fait du pain. Elle dit à sa fille :

  • Tu vas porter une époigne [petit pain] toute chaude et une bouteille de lait à ta grand.

Voilà la petite fille partie. À la croisée de deux chemins, elle rencontra le bzou [loup-garou] qui lui dit:

  • Où vas-tu ?
  • Je porte une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ma grand.
  • Quel chemin prends-tu ? dit le bzou, celui des aiguilles ou celui des épingles ?
  • Celui des aiguilles, dit la petite fille.
  • Eh bien ! moi, je prends celui des épingles.

La petite fille s’amusa à ramasser des aiguilles. Et le bzou arriva chez la Mère grand, la tua, mit de sa viande dans l’arche et une bouteille de sang sur la bassie [l’évier]. La petite fille arriva, frappa à la porte.

  • Pousse la porte, dit le bzou. Elle est barrée avec une paille mouillée.
  • Bonjour, ma grand, je vous apporte une époigne toute chaude et une bouteille de lait.
  • Mets-les dans l’arche [coffre garde-manger], mon enfant. Prends de la viande qui est dedans et une bouteille de vin qui est sur la bassie.

Suivant qu’elle mangeait, il y avait une petite chatte qui disait :

  • Pue !… Salope !… qui mange la chair, qui boit le sang de sa grand.
  • Déshabille-toi, mon enfant, dit le bzou, et viens te coucher vers moi.    –    Où faut-il mettre mon tablier ?
  • Jette-le au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin.

Et pour tous les habits, le corset, la robe, le cotillon, les chausses, elle lui demandait où les mettre. Et le loup répondait : « Jette-les au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin. »
Quand elle fut couchée, la petite fille dit :

  • Oh, ma grand, que vous êtes poilouse !
  • C’est pour mieux me réchauffer, mon enfant !
  • Oh ! ma grand, ces grands ongles que vous avez !
  • C’est pour mieux me gratter, mon enfant !
  • Oh! ma grand, ces grandes épaules que vous avez !
  • C’est pour mieux porter mon fagot de bois, mon enfant !
  • Oh ! ma grand, ces grandes oreilles que vous avez !
  • C’est pour mieux entendre, mon enfant !
  • Oh ! ma grand, ces grands trous de nez que vous avez !
  • C’est pour mieux priser mon tabac, mon enfant !
  • Oh! ma grand, cette grande bouche que vous avez !
  • C’est pour mieux te manger, mon enfant !
  • Oh! ma grand, que j’ai faim d’aller dehors [aller aux toilettes] !
  • Fais au lit mon enfant !
  • Oh non, ma grand, je veux aller dehors.
  • Bon, mais pas pour longtemps.

Le bzou lui attacha un fil de laine au pied et la laissa aller. Quand la petite fut dehors, elle fixa le bout du fil à un prunier de la cour. Le bzou s’impatientait et disait : « Tu fais donc des cordes ? Tu fais donc des cordes ? »

Quand il se rendit compte que personne ne lui répondait, il se jeta à bas du lit et vit que la petite était sauvée. Il la poursuivit, mais il arriva à sa maison juste au moment où elle entrait.

LE PETIT CHAPERON ROUGE – Version traditionnelle – recueillie par Achille Millien dans le Nivernais en 1886

Il était une fois une femme qui n’avait qu’un enfant, une petite fille bien sage et bien résolue. Chaque semaine, le jour où elle cuisait son pain, elle faisait une époigne [petit pain] et disait à l’enfant :

  • Ma petite fille, tu vas porter l’époigne à ta grand-mère.
  • Oui, maman, répondait la petite, et elle s’en allait chez la grand-mère, qui demeurait dans un village voisin.

Un jour qu’elle cheminait avec l’époigne dans son panier, elle rencontra, à la bifurcation de deux sentiers, un loup qui lui dit :

  • Où vas-tu, petite ?

Elle fut d’abord saisie à la vue du loup, mais elle se rassura, car elle entendait les bûcherons qui travaillaient dans le bois et elle répondit gentiment :

  • Je vas [forme paysanne] porter l’époigne à ma grand-mère qui demeure dans la première maison du village, là-bas.
  • Par quel chemin veux-tu passer, celui des Aiguilles ou celui des Epingles ?
  • Par le chemin des Epingles, que j’ai l’habitude de suivre.
  • Eh bien ! bon voyage, petite !

Et tandis que l’enfant prenait le chemin des Epingles, le loup partit à fond de train par celui des Aiguilles, arriva chez la grand-mère, la surprit et la tua. Puis il versa le sang de la pauvre femme dans les bouteilles du dressoir [partie du buffet où l’on exposait la belle vaisselle] et mit sa chair dans un grand pot devant le feu. Après quoi, il se coucha dans le lit. Il venait de tirer les courtines [rideaux du lit] et de s’envelopper dans la couverture, quand il entendit frapper à la porte : c’était la petite fille qui arrivait. Elle entra :

  • Bonjour, grand-mère.
  • Bonjour, mon enfant.
  • Etes-vous donc malade, que vous restez au lit ?
  • Je suis un peu fatiguée, mon enfant.
  • J’apporte votre époigne ; où faut-il la mettre ?
  • Mets-la dans l’arche[le coffre garde-manger], mon enfant. Chauffe-toi, prends de la viande dans le pot, du vin dans une bouteille du dressoir, mange et bois, et tu viendras te coucher dans mon lit.

La petite fille mangea et but de bon appétit.

Le chat de la maison, passant la tête par la chatière, disait :

  • Tu manges la chair, tu bois le sang de ta grand, mon enfant !
  • Entendez-vous, grand-mère, ce que dit le chat ?
  • Prends un bâton et chasse-le !

Mais à peine avait-il disparu que le jau [le coq] vint dire à son tour :

  • Tu manges la chair, tu bois le sang de ta grand, mon enfant !
  • Entendez-vous, grand-mère, ce que dit le chat ?
  • Prends un bâton et chasse-le… Et maintenant que tu as bu et mangé, viens te coucher.

L’enfant commença à se déshabiller. Elle quitta son devantier[tablier].

  • Où mettre mon devantier, grand-mère ?
  • Jette-le au feu ; demain nous en achèterons un autre.
  • Où mettre mon mouchoir [foulard léger autour de la gorge].
  • Jette-le au feu ; demain nous en achèterons un autre ;
  • Où mettre ma robe ?
  • Jette-la au feu … et viens vite te coucher.

La petite fille s’approcha du lit et s’y glissa.

  • Ah ! grand-mère, comme vous êtes couverte de poils !
  • C’est pour avoir plus chaud, mon enfant.
  • Ces grandes pattes que vous avez !
  • C’est pour mieux marcher, mon enfant.
  • Ces grandes oreilles !
  • C’est pour mieux entendre.
  • Ces grands yeux !
  • C’est pour mieux voir.
  • Cette grande bouche !
  • C’est pour mieux t’avaler !

Et, en même temps, le loup se jeta sur la pauvre petite fille et la dévora.

LE PETIT CHAPERON ROUGE – Version anglo-américaine de Jack Kent

Il était une fois une petite fille et sa maman qui vivaient dans une maisonnette au bord de la forêt profonde.  La petite fille portait un joli capuchon rouge que sa grand-mère lui avait donné. La petite fille l’aimait beaucoup et le portait si souvent que tout le monde l’appela « Petit Chaperon Rouge ».

Un jour sa maman lui confia un panier dans lequel il y avait des gâteaux, du pain frais et une tarte.

  • Tiens, Petit Chaperon Rouge, lui dit-elle. Prends ce panier plein de bonnes choses et va l’apporter à ta grand-mère qui est malade et couchée. Ne t’éloigne surtout pas de la route qui traverse la forêt. Je t’attends à la maison pour le souper.

Le Petit Chaperon Rouge promit de ne pas s’écarter du chemin et partit. Elle n’était pas encore très loin lorsqu’un loup surgit de derrière un arbre et s’arrêta juste devant elle.

  • Bonjour, chère petite. Où allez-vous de si bon matin ?

Le Petit Chaperon Rouge fut très effrayée, et ne voulait pas répondre au loup. Mais comme il lui barrait le chemin, elle répondit comme elle put :

  • J’apporte des pâtisseries à ma grand-mère qui est malade et couchée. Laissez-moi passe s’il vous plaît.

Mais le loup restait au milieu de la route.

  • Et où demeure ta grand-mère ? demanda-t-il.
  • De l’autre côté de la forêt, répondit le Petit Chaperon Rouge. Et maintenant je dois me dépêcher car je dois être de retour à la maison pour le dîner. Laissez-moi passer s’il vous plaît.
  • Bonne route, chère petite, dit-il. J’espère vous revoir bientôt.

Le Petit Chaperon Rouge poursuivit son chemin. Le méchant loup avait imaginé un plan : il aurait le Petit Chaperon Rouge et sa grand-mère pour son dîner. Aussitôt que le Petit Chaperon Rouge se fut éloignée, le loup prit un raccourci à travers bois. Il courut tout le long du chemin et arriva à la maison de la grand-mère bien avant le Petit Chaperon Rouge. Il cogna à la porte.

  • Qui est là ? demanda la grand-mère.
  • C’est moi, le Petit Chaperon Rouge, répondit le loup.

Il avait pris la toute petite voix du Petit Chaperon Rouge. La grand-mère s’y trompa et lui dit d’entrer. Aussitôt le méchant loup ouvrit son énorme gueule et avala entièrement la pauvre grand-mère. Puis le méchant loup mit son bonnet de nuit, ses lunettes. Et il sauta dans le lit, se cacha sous une grosse couverture et attendit l’arrivée du Petit Chaperon Rouge. Ce ne fut pas bien long. Presque aussitôt, il entendit frapper à la porte. C’était le Petit Chaperon Rouge avec son panier plein de gâteaux.

Le loup imita la voix de la grand-mère.

  • Entre, dit-il, la porte fut ouverte.

Et le Petit Chaperon Rouge entra et posa son panier sur le lit.

  • Oh, grand-mère, dit-elle, comme vous avez de grands yeux !
  • C’est pour mieux te voir, mon enfant, répondit le loup, en imitant la voix chevrotante de la grand-mère.
  • Oh grand-mère, que vous avez de grandes oreilles ! s’écria le petit Chaperon Rouge.
  • C’est pour mieux t’entendre, mon enfant, dit le loup, toujours avec la voix de la grand-mère.
  • Oh grand-mère, que vous avez de grandes dents ! dit encore le Petit Chaperon Rouge tout effrayée.
  • C’est pour mieux te manger, hurla le loup.

Et il sauta hors du lit pour attraper le Petit Chaperon Rouge. Mais le Petit Chaperon Rouge se mit à courir, à courir, suivie par le méchant loup. Heureusement pour elle, un bûcheron passait justement par là, et d’un seul coup de sa grande hache, il tua le méchant loup. Il lui ouvrit le ventre et en retira la grand-mère vivante. Le Petit Chaperon Rouge et sa grand-mère embrassèrent et remercièrent le bûcheron pour sa bravoure. Et tous les trois mangèrent les bons gâteaux que le Petit Chaperon Rouge avait apportés. Et ensuite le bûcheron ramena chez elle le Petit Chaperon Rouge.

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Une réflexion sur “Contes, féminisme et patriarcat

  1. A ce long et bel article, j’ajouterai une chanson dont j’ai intégré le dernier couplet en dernière minute : « Le petit Chaperon Rouge » écrit par Françoise Giroud, musique de Louis Gasté, et créé par Lisette Jambel en 1944 : « Mais le ptit Chap’ron pas bête / Se rapp’lant la fin d’l’histoire / Prit un’ gross’ clé à mollette / Et lui ferma soigneus’ment la mâchoire / Puis doucement au loup bavant d’colère : / J’t’ai laissé bouffer grand-mère / Mais faudrait quand mêm’ pas prendr’ pour un’ poire / [dernier refrain] Le p’tit pot et la galette / C’est l’chap’ron qui les mang’ra / Il faut toujours ma grosse bête / S’méfier d’un plus petit que soi / Tir’ tir’ tir’ la chevillette / Tire et la bobinett’ cherra. »

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