(extrait) PHILOSOPHIE MAGAZINE – Ce mois-ci, spécial Butler

En s’intéressant aux travaux de Judith Butler, le N°90 de « PHILOSOPHIE MAGAZINE » (juin 2015) participe à donner à la compréhension du fonctionnement de nos sociétés des outils précieux, pour poser les fondements d’une action militante à long terme.

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Préface par:  Jeanne Burgart Goutal

Professeure de philosophie, elle consacre sa thèse à l’éco-féminisme.
Elle a participé à l’ouvrage « collectif Féminismes du XXIème siècle » (Presses universitaires de Rennes, 2015) et au Dictionnaire des féministes, à paraitre prochainement aux PUF.

Dissipons d’emblée un malentendu: souvent perçue comme la pionnière de la « théorie du genre », Butler discute au contraire ce concept, qui a déjà connu bien des interprétations avant elle et a servi aussi bien à des fins libératrices qu’oppressives. Créé par le psychiatre Robert Stoller, il désignait chez lui « le sexe psychologique » et soi-disant « authentique » des individus: ce que sont et doivent être « la femme » et « l’homme ». À la suite de Beauvoir, les féministes ont soutenu que ces identités sont construites, pas naturelles: « On ne naît pas femme: on le devient ». Dès lors, le débat a tourné autour de cette question: le genre (dimension sociale et physique de la différence hommes/femmes) est-il déterminé par le sexe (dimension biologique de cette différence) ou s’agit-il d’une construction arbitraire. Indépendante de celui-ci ?

Mais pour Butler, ce débat se limite à des idées reçues sur la masculinité et la féminité – à commencer par l’idée qu’il n’y aurait que ces deux genres. Ce qu’elle veut au contraire, c’est « ouvrir le champ des possibles en matière de genre ». Trouble dans le genre va donc montrer que, loin d’être des identités claires, les genres sont toujours troubles, multiples et incertains; et que cette déstabilisante instabilité peut être une réjouissante source de trouble moral, social, politique … et érotique !

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Premier acte de ce projet subversif : un bouleversement total des notions de sexe et de genre. Butler refuse l’ensemble des idées admises à leur sujet : qu’il n’y aurait par essence que deux genres et deux sexes, définis par des attributs immuables et universels ; que sexe et genre s’opposeraient comme nature et culture, ou corps et esprit… Car la réalité présente en fait une prolifération illimitée et changeante de corps, de pratiques, de brouillages inclassables (femmes viriles, hommes féminins, homosexuels, bi, drag, butch, fem, intersexes …). C’est donc au prix d’une simplification suspecte qu’on peut prétendre qu’il existe des identités stables et clairement réparties.

Butter va donc en proposer une généalogie, empruntant ses outils à Nietzsche et à Foucault. La généalogie consiste à mettre au jour les dynamiques de pouvoir qui produisent les identités : sous cet angle, c’est non seulement le genre qui est l’effet des normes et dominations sociales (ce qu’avait déjà vu Beauvoir), mais même le sexe. Il n’y aurait pas de nature brute (le sexe) qui précéderait une élaboration culturelle, mais ce seraient les normes et pratiques culturelles elles-mêmes qui produiraient les caractères sexuels et la dualité des sexes qu’on fait passer pour naturels, en gommant toutes les formes d’ambiguïté et d’intersexualité, et en formatant les corps par des habitudes qui les féminisent ou les masculinisent (alimentation, épilation, sport, érotisation et désérotisation de certaines zones, etc.). Impossible, dès lors, de tracer une frontière nette entre ce qui relèverait du « sexe » ou du « genre »: ainsi « peut-être le sexe est-il déjà du genre et, par conséquent, il n y aurait plus vraiment de distinction entre les deux ».

L’« hétérosexualité obligatoire »  conduit à penser les sexes comme fixés, opposés et hiérarchisés.

Mais le sexe/genre est une construction artificielle, alors pourquoi a-t-on l’impression que cette division est naturelle ? Pour Butler, cette illusion est due à un dispositif de pouvoir invisible et fondamental de notre culture : la « matrice hétérosexuelle », autrement dit l’impératif d’hétérosexualité. C’est l’« hétérosexualité obligatoire » qui conduirait à penser les sexes comme naturellement fixes, opposés et hiérarchisés. Pour en révéler le poids, Butler va montrer qu’elle conditionne à leur insu même les auteurs qui se veulent les plus lucides sur la question et prétendent faire la genèse culturelle des identités de sexes/genres et de leur rapport asymétrique.

Son analyse va se centrer sur la  prohibition de l’inceste chez Levy-Strauss et Freud, qui constitue pour eux le pilier universel de la culture, la clé de la formation des identités et des rapports hommes/femmes. Ce qu’elle dévoile, c’est que dans leur interprétation de ce tabou, Lévi-Strauss et Freud restent enfermés dans des schémas hétérosexistes, privilégiant abusivement un point de vue masculin et hétérosexuel. En effet, ils pensent implicitement la prohibition de l’inceste à partir d’un angle culturel particulier et exclusivement masculin, qu’ils font passer pour universel : l’échange de femmes entre les hommes dans les sociétés patriarcales est tenu pour le modèle de toute relation de parenté : le désir du garçon pour sa mère au sein la famille occidentale, lors du complexe d’Œdipe, est censé dire la vérité de la construction de soi comme homme ou femme. En outre, leur explication de ce tabou présuppose sans aucune justification le caractère naturellement hétérosexuel du désir, tenu pour une prédisposition qui va de soi et non pas pour le fruit de prohibitions. À ces postulats, « nulle explication ». De telles théories masquent le point de départ de la construction des identités et hiérarchies qu’elles prétendent expliquer : plus grave, elles contribuent par leur autorité à les rendre indiscutables.

Derrière cette critique des anciennes conceptions du genre se profile un projet politique : Butler invente là un nouveau féminisme, qui refuse l’alternative conservatisme/révolution et cherche plus subtilement à perturber l’ordre de genre, à creuser des failles subversives dans cette construction faussement lisse.

C’est ce qui la conduit à s’intéresser au drag : en imitant dans ses performances un genre féminin outré, il révèle que le genre est en fait toujours une performance, une mascarade – qu’au fond, on ne devient jamais femme ; on ne fait qu’y jouer. Le drag nous chuchote aussi que « les genres ne doivent pas nécessairement se limiter au nombre de deux » et qu’il est temps d’imaginer les possibilités infinies de cette vaste comédie.

Et finalement, un tel jeu a une portée politique plus globale : en semant le trouble dans le genre, le drag instille un doute sur la consistance de ce qui passe habituellement pour la réalité, provoquant une crise de notre rapport au monde : « bien que cela ne constitue pas en soi une révolution politique, aucune n’aura lieu sans changement radical de l’idée qu’on se fait du possible et du réel ». C’est en ce sens inventif que Butler peut affirmer, à son tour, que « sex is politics ».

L’autrice

Judith Butler nait en 1956 à Cleveland, aux États-Unis, dans une famille juive pratiquante. « j’ai grandi en me familiarisant avec la violence qu’exercent les normes de genre », avouera-t-elle. Élève indisciplinée et insolente, elle fait souvent l’école buissonnière, si bien que ses parents finissent par la déscolariser pour l’envoyer suivre des cours particuliers avec un rabbin. De leurs conversations naîtra sa passion pour la philosophie. À l’adolescence, la découverte de son homosexualité lui vaut d’être expédiée chez un psychiatre. Après des études de philosophie à l’université de Yale, elle soutient sa thèse en 1984 sur la réception de Hegel en France, dans laquelle elle s’intéresse à la relation entre le désir et la subjectivité. C’est aussi cette question qu’elle aborde d’une manière radicalement nouvelle dans Trouble dans le genre, dont la publication en 1990 va en faire l’icône du mouvement LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). Nommée professeure de littérature comparée à Berkeley en 1993, Butler publie ensuite des ouvrages apparemment plus éloignés de la question du genre, comme Le Pouvoir des mots, en 1997, Vie précaire, sur l’après 11-Septembre aux États-Unis, ou encore L’État global, écrit avec la féministe indienne Gayatri Spivak, en 2007. Alors qu’elle a toujours milité pour la reconnaissance des droits homosexuels, Butler crée la polémique en 2010 : elle refuse le Prix du courage civique qui lui est décerné par les organisateurs de la Gay Pride de Berlin, pour dénoncer les dérives du communautarisme gay. Se définissant comme juive antisioniste, elle s’est aussi activement engagée pour la reconnaissance d’un État binational israélien et palestinien, en publiant en 2013 Vers la cohabitation, Judéité et critique du sionisme. À travers ces prises de position inattendues, Butler semble nous dire qu’il est impossible d’enfermer une personnalité dans une identité figée : c’est aussi ce que toute son œuvre s’emploie à démontrer.

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L’œuvre

C’est un livre au destin exceptionnel. Dès sa publication, en 1990, Trouble dans le genre est devenu le manifeste d’un nouveau courant de pensée, queer (« étrange »), dans lequel s’est reconnue toute une frange de la population jusqu’alors marginalisée. Mais c’est aussi un livre qui n’a cessé de faire polémique, d’être instrumentalisé et caricaturé. Pourtant, ce livre, né d’une rencontre entre le monde académique et les mouvements sociaux, gays et lesbiens, est d’abord un exercice philosophique de haute voltige, écrit dans une prose complexe, pour ne pas dire franchement ardue. Qu’y trouve-t-on de si subversif ? Butler ne montre pas seulement que l’identité est façonnée par des normes de genre associées à la féminité et à la masculinité. Elle montre aussi que ces normes de genre sont si profondément ancrées qu’elles emprisonnent notre corps et notre sexualité, qu’elles déterminent déjà ce que l’on croit naturellement être, ce que l’on pense librement désirer. Pourtant, si Trouble dans le genre a fait scandale, ce n’est pas seulement parce que le genre y est présenté comme une norme ; c’est surtout parce que le genre y est conçu comme une performance, qui n’existe qu’à travers nos manières d’incarner, de jouer le genre féminin ou masculin. On a reproché à Butler de faire du genre un jeu de rôle carnavalesque, dans lequel il suffirait de jouer avec les codes féminins et masculins pour s’en libérer. Or, sa vision du genre, moins caricaturale, est aussi beaucoup plus subversive ; c’est enjouant à être ce qu’on attend de nous qu’on s’aperçoit qu’il est impossible de se conformer entièrement aux normes de genre. Tel est le message toujours dérangeant de ce livre qui est à la fois purement théorique et profondément politique.

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