« Note de lecture sur le livre d’Éliane Viennot » par l’efFRONTée Valentine

Valentine Mercier des efFRONTé-e-s a produit cette note de lecture du livre d’Éliane Viennot « Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française » :


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Dans l’avant-propos de son dernier livre, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Éliane Viennot déclare que « l’argument historique (‘ce mot existe depuis le XVème siècle au moins’), voire politique (‘l’Académie française a tout fait pour qu’il disparaisse’) est beaucoup plus efficace que l’argument moral (‘utilisons des expressions non sexistes’) » (p.11), pour aborder la question du « sexisme de la langue française ».

Selon les points de vue, l’on pourrait trouver ce constat regrettable. Mais finalement, peu importe. Car les premiers arguments abondent. L’objet de cet ouvrage est donc de retracer quelques- unes des évolutions qu’a connues ou subies le français entre le XVème siècle, au moment de l’apparition de l’imprimerie, et le XIXème, quand l’obligation de fréquenter l’école publique permit aux Académiciens de s’imposer face à l’usage.

En ce qui concerne l’autrice, elle est professeure agrégée, et enseigne la littérature française de la Renaissance. Elle travaille plus particulièrement sur les relations de pouvoir entre les sexes, et sur l’historiographie qui en résulte. Membre de l’Institut Universitaire de France, elle occupe aussi plusieurs fonctions à l’Institut Émilie du Châtelet, et co-fonda la Société Internationale pour l’Étude des Femmes de l’Ancien Régime.

En neuf courtes parties, consacrées d’abord à l’évolution du contexte historique dans lequel la langue française devint un enjeu politique, puis aux problématiques grammaticales dans lesquelles intervient le genre, Éliane Viennot met en lumière les rapports de force politiques qui prévalurent dans l’instauration des réformes linguistiques à cette période. Elle décortique aussi quelques-uns des débats que ces dernières engendrèrent.

Ainsi, avant tout, Éliane Viennot note que la langue n’était pas un objet de combat jusqu’au début du XVème siècle. Les savants utilisaient le latin, et le français ne constituait qu’un véhicule permettant de s’exprimer. Mais, d’après l’autrice, la naissance de l’imprimerie marqua un tournant : elle exigea des transformations dans la présentation de la langue, en même temps que le français fut valorisé pour le rayonnement de l’État (1).


1– En 1539, le roi François Ier instaure l’obligation d’utiliser le français dans tous les documents officiels. C’est l’ordonnance de Villers-Côtterets.


Toutefois, malgré ces préoccupations nouvelles, la chercheuse observe la survivance des anciens usages : pas d’« offensive de masculinisation » en vue selon elle, et l’on trouve sans que cela ne crée de polémique des mots tels que « possesseure », ou des accords de participes présents.

De cette manière, pour Éliane Viennot, les premiers pas vers la « ratiocination linguistique genrée » apparurent au milieu du XVIème siècle, avec la distinction entre « vers féminins » et « vers masculins » dans la poésie. Une terminaison en « e » pour le dernier mot qui les composait aurait indiqué le genre du vers entier. Un « e » sans accent, dit « mou », serait féminin, tandis qu’un « e » accentué (« é »), était défini comme masculin, car « dur ». Cependant, l’autrice n’oublie pas de rappeler que ces discussions ne touchaient que des cercles très fermés, et n’eurent aucun impact ou presque sur l’usage courant.

D’après l’ouvrage présenté, la langue ne serait donc devenue un terrain d’hostilités marqué qu’au XVIIème siècle, avec la création de L’Académie française. Des polémiques auraient été soulevées à cause des liens de l’assemblée avec le pouvoir, au détriment des compétences dans le choix des nominés. Autrement dit, les réformes pensées au sujet de la langue auraient reflété l’état du rapport de force entre les sexes. Or, lit-on, si celle-ci constituait un enjeu nouveau, les combats politiques, eux, provoquaient déjà des conflits comme le montre la « querelle des femmes ».

Éliane Viennot développe donc ce sujet : elle pointe que les rivalités naquirent dans le contexte de la formation de l’État moderne et la distribution des fonctions publiques. Cette dernière engendra une concurrence entre les chrétiens de sexe mâle formés par l’Église et les autres prétendant-e-s – juifs et femmes – par conséquent dénigré-e-s par elle.

Mais l’autrice remonte même aux guerres dynastiques entre Capétiens et Valois pour illustrer ces luttes politiques. En effet, les premières eurent pour conséquence l’invention de la loi salique, afin de nier à Jeanne de France la légitimité de gouverner. Les femmes d’État ne pouvaient plus accéder au trône, et nombreuses furent celles emprisonnées ou assassinées. Éliane Viennot explique alors que, pour résister, les régentes à la tête du royaume entre 1483 et Louis XIV mirent en place des moyens pérennes de conserver du pouvoir. Les aréopages, par exemple, occupaient des places de responsabilité dans les « maisons des reines » et à la cour ; les femmes s’employèrent à contrer les attaques symboliques et dénoncèrent leurs détracteurs. Elles valorisèrent un héritage réel ou mythologique (emperières, savantes, inventrices, jugesses, prophétesses etc). Entre autres, Éliane Viennot note que Marguerite de Navarre joua un rôle fondamental en publiant ses écrits, ce qui était exceptionnel pour une femme de son sexe et de son rang.

Toutefois, malgré ces résistances, la bataille strictement politique fut globalement perdue, et l’on apprend alors que la « querelle des femmes » ressurgit autour de la langue.

De nombreuses femmes et hommes de lettre auraient donc dénoncé les dites purifications de celle-ci, que commençaient à opérer les réformateurs avant même la création de l’Académie française. Au contraire, l’urgence pour ces derniers d’agir contre les femmes de pouvoir était d’autant plus grande que leur influence à la cour croissait : elles co-dirigeaient des factions, négociaient, s’érigeaient en aventurières et combattantes. Quant aux femmes de lettres, lit-on, leurs écrits avaient du succès, ce qui constituait un danger pour les hommes auxquels ce privilège était réservé.

Il importa donc, semble-t-il à Éliane Viennot, de mettre en place un discours pour légitimer l’ordre

que les tenants du pouvoir ne pouvaient plus attribuer à l’incapacité des femmes ou à Dieu. La nature fut alors invoquée par les linguistes pour justifier leurs réformes.

D’après cette historienne, les noms de métier et les fonctions prestigieuses furent un des premiers chantiers.

Au départ, « le genre des noms désignant des fonctions [dépendait] du sexe des personnes qui les [exerçait] » (p.48). Ainsi existaient des mots comme apprentisse, officière, financière, artificière etc. L’on considérait effectivement certaines fonctions comme masculines ou féminines, mais à partir du moment où l’exercice était mixte, un mot existait pour chacun des deux genres (rien de tel que Madame le Juge par exemple, puisque jugesse existait).

Par la suite, Éliane Viennot explique l’avis de certains réformateurs selon qui, si le nom se terminait par un « e » au masculin, il pouvait être utilisé indifféremment pour les deux genres ; et dès 1689, seul le masculin demeurait, quelle que fût sa terminaison. L’usage de mots tels que peintresse, médecine, clergesse etc persistait, et les transformations restaient très théoriques. Mais remarquons que la volonté d’éradiquer ce vocabulaire correspondait, en parallèle, à la volonté de s’en prendre aux femmes qui exerçaient ces fonctions.
Éliane Viennot détaille alors les débats causés par le mot autrice et elle s’attarde aussi sur citoyen\citoyenne pour illustrer ses propos : à partir des Lumières, « citoyen » devint un substantif exclusivement masculin, ce que la Révolution française traduisit politiquement par l’exclusion des femmes du droit de vote (alors que les personnes s’interpellaient ainsi « citoyen! citoyenne! » dans les rues). Cela montre d’après elle l’implication politique très nette de l’usage de la langue, au-delà des aspects linguistiques.

Or, à la même époque, les lois électorales, administratives, puis sur l’instruction auraient consacré la domination masculine de la langue, et le féminin ne s’utilisa plus qu’avec ironie, sous le prétexte de « la noblesse du masculin ». Cependant, Éliane Viennot n’oublie jamais de noter les résistances : Nicolas Bescherelle, par exemple, questionnait pourquoi « [laissait-on] au masculin tous ces noms (…) alors que ces mêmes noms [désignaient] des femmes ? » (p.61).

Voilà pour la question des noms de métiers et de fonctions… Éliane Viennot aborde alors la problématique des accords. Le débat concerne les accords de proximité, c’est-à-dire ceux pour lesquels les adjectifs et les participes passés se rapportent à plusieurs substantifs de genre et\ou de nombre différents. Dans l’ancienne langue, l’accord se faisait avec le dernier substantif exprimé : par exemple, selon Bescherelle, écrire « avec un goût et une noblesse parfaits » fâchait l’oreille. Mieux valait « avec une noblesse et un goût parfaits » ou « avec un goût et une noblesse parfaites ». Mais l’utilisation de la maxime selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » justifia « la parole qui [heurtait] l’oreille », et l’on accorda désormais au masculin pluriel, quel que soit le nom le plus proche de l’adjectif.

Ensuite, l’ouvrage se penche également sur l’accord des participes présents. Auparavant, ils s’accordaient en genre et en nombre, comme les participes passés (exemple : « noms des offices et conditions appartenantes aux femmes » p.71). Par la suite, lit-on, on distingua trois différentes formes en « ant » : les adjectifs verbaux continuaient à être accordés (« les conditions suivantes), les participes présents devenaient invariablement masculins singuliers (« les conditions appartenant aux femmes), et le gérondif (« en mangeant ») restait invariable. Toutefois, bien que la règle eût été énoncée dès la fin du XVIIème siècle, Éliane Viennot remarque que l’usage ne s’en empara pas : tout au long du XVIIIème, les lettré-e-s et les autres continuaient d’accorder les participes présents (« native de Paris, demeurante rue Neuve Saint-Sauveur,… », p.73).

De plus, d’après cette chercheuse, les femmes révolutionnaires revendiquaient que « le genre masculin ne [fût] plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles. » (p.74).

En ce qui concerne ensuite les pronoms, qui ont pour fonction de « représenter un agent qui a été ou va être nommé », ils posent d’après Éliane Viennot le problème du respect de l’identité des référents animés (p.75). Or, si certains auteurs utilisaient « ils » pour désigner des femmes, cela était considéré comme une faute, ce que ne contestaient pas les réformateurs. Par contre, pour ces derniers, si l’agent « personnes » renvoyait à des hommes, il fallait écrire « ils » pour s’y référer et non « elles »(2) malgré le genre féminin du mot. Ensuite, Éliane Viennot explique que cela glissa rapidement vers l’idée selon laquelle il faudrait dire « ils » dès lors que le groupe de personnes était mixte, quand bien même il y aurait beaucoup plus de femmes que d’hommes.


2– Par exemple : « Ces personnes pensent que j’ai tort. Ils ont peut-être raison », si les personnes en question sont des hommes.


Toutefois, il semble que les transformations majeures aient été opérées avec les pronoms attributs : le, la, les. L’on disait par exemple « quand je suis malade … et moi quand je la suis » pour une femme (p.79). On sait que le masculin « le » a ensuite été systématiquement adopté, mais ce fut, d’après l’autrice de l’ouvrage, au prix de nombreuses résistances et de manière très tardive par rapport à d’autres points d’achoppement.

Le livre se poursuit après avec la question du genre des êtres inanimés, tout à fait arbitraire selon Éliane Viennot. Pour elle, il vient parfois du latin, mais résulte souvent d’accidents. Et, si certains grammairiens tentèrent au XVIIème siècle d’élaborer des explications sur le genre des substantifs comme table, chaise ou tabouret, Élianne Viennot, elle, considère qu’il faut « laisser ces mots tranquilles et hors du champ de réflexion » (p.84). Elle donne toutefois quelques exemples de mots dont le genre changea en fonctions des périodes, et selon divers prétextes, mais conclut que ces derniers ne permettent pas d’y voir plus clair à la fin.

L’autrice passe donc assez rapidement à l’avant-dernière partie intitulée La question des frappes collatérales : messages subliminaux, exemples, nomenclatures, etc, et dans laquelle elle indique une série d’autres règles grammaticales pour lesquelles « le masculin a prévalu » (Bouhours, p.92). Parmi elles, l’adverbialisation des adjectifs, les rendant invariablement masculins, les « e » rendus muets pour rendre inaudible le féminin, … Mais elle précise aussi que ces points grammaticaux et les précédents ne furent pas les seuls terrains de la domination linguistique masculine : les exemples pris pour les illustrer sont aussi lourds de sens et renforcent la logique des réformes. Par exemple, Bescherelle utilisa pour éclaircir des propos grammaticaux la phrase d’un autre lexicographe : « les femmes poètes sont de mauvaises ménagères ; la rime s’accorde mal avec l’économie » (p.96-97).

De plus, l’historienne considère la manière de nommer les sexes (beau, faible,…) et date l’essentialisation des femmes en la femme du XVIIIème siècle, celui des Lumières encore une fois.

Enfin, dans la dernière partie, Éliane Viennot conclut sur quelques points des pages précédentes, et énonce les enjeux actuels autour de la langue.

Elle rappelle donc tout d’abord la « violence imposée à la langue française (…) pour qu’elle témoigne de la ‘plus grande noblesse du sexe masculin’ » (p.103), et insiste sur l’énergie nécessaire déployée pour ce faire, à causes des résistances. Elle affirme d’ailleurs que la victoire n’aurait pas été telle sans l’aide institutionnelle comme l’école ou les administrations.

De plus, elle revient en quelques mots sur l’importance politique de la langue, sans quoi elle n’aurait pas suscité tant d’acharnement. Cela permet à l’historienne d’enchaîner sur la légitimité du « démantèlement d’une telle entreprise » (p.105), et de se féliciter des avancées en ce sens pendant les dix dernières années. Elle regrette cependant que toute la richesse de la langue ne soit pas toujours exploitée, mais se réjouit d’avoir toutes les cartes en main, tant du point de vue linguistique, que du bien-fondé historique de sa démarche.

Elle considère donc qu’il importe de renouer avec les noms de fonction féminins, et avec les accords de proximité, points les plus simples à aborder selon elle. Elle juge la question des pronoms plus compliquée : elle questionne la possibilité d’inventer quelques « pronoms communs » (p.107) comme « iels » pour « ils » et « elles » mais préconise surtout d’alterner l’utilisation de l’un et l’autre en cas de mixité du public. Ensuite, elle argumente que cette féminisation n’alourdit nullement l’expression, preuve en est d’ailleurs son livre qui se lit très facilement ! Une des vigilances principales reste donc le choix des exemples…

Pour finir, la chercheuse propose l’ordre alphabétique afin de résoudre la question de la priorité des mots quand on en cite deux : électeurs et électrices, celles et ceux.

Quelques points restent toutefois irrésolus : entre autres, la langue française, si elle est en soi égalitariste selon Éliane Viennot, reste inéluctablement genrée ce qui pose le problème de la binarité sexuelle qu’elle met en évidence. Mais pour l’autrice, désmasculiniser la langue et tendre à l’égalité reste la priorité !

Ce livre, assez court, et très pédagogique, nous en apprend donc beaucoup sur les évolutions de la langue française. Ce, de manière presque ludique, tant les exemples abondent. De plus, il nous engage à repenser toute l’époque moderne à l’aune de données généralement omises des cours généraux, celles concernant les femmes et leur « querelle ».

Cependant, l’œuvre présente les défauts de ses qualités. C’est-à-dire que, si son caractère succinct le destine à un grand public, il pêche parfois par manque de développements. Surtout si l’on a l’habitude de lire des ouvrages de recherche un peu étoffés… L’on voudrait en savoir plus. Il faut dire que c’est au travers de ses travaux en tant qu’historienne, dans les documents consultés sur les femmes de l’Ancien Régime, qu’Éliane Viennot a découvert ces mots, ces luttes pour la langue, qu’elle a recueillies sans que tel soit son objet d’étude premier. « Confrontée à des textes de différentes époques, qui témoignent d’une part d’usages de la langue différents des nôtres, et d’autre part de controverses sur ces usages, j’ai fini par comprendre que nous sommes les héritières et les héritiers d’un long effort pour masculiniser notre langue. » (p.10).

Une invitation peut-être alors à de plus amples travaux…

2 réflexions sur “« Note de lecture sur le livre d’Éliane Viennot » par l’efFRONTée Valentine

  1. Certaines, et certains journalistes et présentateurs, présentatrices radio et télé feraient bien de s’emparer de cet ouvrage !! et d’en tenir compte…. lorsque nous les entendons cela en est meme vexant et choquant. RETOURNER à l’école, et lire lire… et prendre les mots les aimer. c’est si beau.

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  2. Quand le féminin et le masculin s’entrecroisent, ça donne les amours de la vedette et du mannequin. Amours est au masculin singulier et au féminin pluriel, la vedette un homme, parfois, le mannequin une femme, souvent. Oh! délices de la langue quand elle se joue de nos courtes vues !!!

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