Une efFRONTée a passé… un entretien d’embauche pour l’armée !

« Voilà, on a fait le tour, Mademoiselle. Votre dossier me semble plutôt bon. Sinon dites-moi, par simple curiosité personnelle. Ne trouvez-vous pas que vos idées féministes sont… hmm, disons… en contradiction avec notre institution ? »

militaryingridNous y voilà.

Cela fait plusieurs semaines que j’ai commencé une procédure de recrutement dans une armée (je ne dirai pas laquelle.)

C’est le dernier d’une longue série de rendez-vous avec un conseiller recruteur, avant que mon dossier final ne soit examiné en commission, après une pré-sélection, une batterie de tests psychologiques et sportifs (des dizaines d’heures de pompes à une main sur mon tapis le soir, au lieu d’aller boire des bières), un weekend en caserne et, surtout, une enquête des renseignements sur laquelle on colporte beaucoup de rumeurs puisque son mode opératoire demeure secret.

Donc non, mon adjudant-chef, vos petites lunettes rondes et votre accent chantant du Sud-Ouest ne parviendront pas à faire passer cette question pour un aimable bavardage de fin d’entretien, ni à faire oublier que vous avez toute une structure puissante derrière vous cherchant à éliminer les recrues qui risqueraient d’être récalcitrantes.

Sur l’échelle du militantisme, je ne vaux pourtant pas un pet de lapin.

Le genre de personne dont les anciennes mettent cinq réunions à se rappeler le prénom. Par contre, si l’on tape mon nom dans un moteur de recherche, on tombe sur plusieurs dizaines d’occurrences de mon nom, associées à des thématiques militantes. Tout simplement parce que je signe des pétitions, qu’il m’arrive de signer des articles et de faire des dons à un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) spécialisé dans l’accueil de jeunes femmes victimes de violence, aux EfFRONT-é-e-s et à une association d’accompagnement des personnes en situation de prostitution.

Si vous trouvez une base militaire, nul doute que vous trouverez à proximité un bordel. On connaît le rôle des bases militaires américaines dans l’introduction de la prostitution à échelle industrielle dans le Pacifique. Mais même chez nous, on sait que ce mode de sexualité, prisé par les soldats, fait beaucoup d’adeptes parmi les jeunes vivant à proximité.

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Documentaire de Kirby Dick, qui traite de la question du viol dans les forces armées américaines.

Au final, pas de quoi me faire passer pour une membre d’Action Directe, mais suffisamment d’éléments pour me considérer comme féministe. Cela risque-t-il de plomber ma candidature ? Je ne sais pas. Enfin, pas complètement. Dans tous les cas, pour l’adjudant-chef recruteur, institution militaire et droits des femmes ne font pas bon ménage. Et il faut que je trouve une parade pour justifier ma candidature sans froisser l’institution, ni me ridiculiser.

« – En contradiction ? Mais dans quel sens ?»

« – Eh bien, vous savez… »

« Vous trouvez que l’armée ne respecte pas les droits des femmes ?

L’adjudant-chef secoue l’une de ses mains vers moi, comme s’il refusait de reprendre du dessert ou ne voulait pas que je paye une addition au restaurant.

« Oh non voyons, non… les salaires des femmes à l’armée sont alignés sur ceux des hommes. Mais je voulais savoir ce que vous pensiez d’un problème rencontré avec une jeune fille mineure qui est venue me voir avec sa mère, parce qu’elle voulait rentrer dans les forces spéciales. Je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas postuler parce que… (Oh non, je peux pas vous le dire !) Vous voyez, la maman n’était pas contente et voulait me faire un procès pour harcèlement et sexisme… Bon très bien, si vous insistez. Mais ne me jugez pas ! Je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas rentrer dans les forces spéciales parce qu’elle n’était pas un garçon. Si elle se retrouve bloquée dans une grotte avec ses règles, un chien de l’ennemi aura tôt fait de la débusquer !

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Le livre de Leila Minano et Julia Pascual mène une enquête inédite au sein des armées de Terre, d’Air et de Mer et dans la Gendarmerie, sur les violences sexuelles, verbales ou physiques faites aux femmes.

Évidemment, dans un cadre différent d’un entretien, j’aurais pu mettre en doute le bien-fondé d’une telle position.

Mentionner combien de nombreux arguments, faisant appel au bon sens apparent, sont sans cesse convoqués pour justifier des dominations. Parce que franchement, rien n’empêcherait une femme dans les forces spéciales de faire usage d’une méthode contraceptive stoppant les menstruations. Oui, il y en a plusieurs. Bien entendu, je me suis limitée à un timide « mais le féminisme cherche l’égalité des sexes, il ne cherche pas à annihiler les différences», taillant à la machette des pans entiers du féminisme sans que mon recruteur n’ait conscience du massacre que je venais de commettre.

Encouragé par l’aval que lui donnait le féminisme incarné dans ma petite personne, le recruteur poursuivit :

« Les différence de sexe ne s’arrêtent pas là, il faut les prendre en compte. Si on ne met jamais de femmes militaires dans les sous-marins, c’est justement pour limiter les risques de… les risques contre lesquels vous vous battez ! »

J’opinais du chef sans dire mot.

Effectivement, quoi de mieux, pour lutter contre les risques de viol, que d’éviter de mettre une femme dans un lieu clos. Supprimons les tentations ! En suivant ce raisonnement, pourquoi ne pas revenir sur la notion de mixité et faire disparaître les femmes de ces ambiances de miloufs sentant bon la testostérone ? Limiter les interactions entre hommes et femmes, après tout, c’est aussi réduire les risques de viol. Plus de femmes, plus de viols ! Beaucoup plus rapide que de mettre en place un arsenal de prévention et de sensibilisation.

A ce niveau de la lecture, vous me direz : l’armée a mauvaise réputation, avec vos diplômes et votre sensibilité féministe, pourquoi choisir une carrière militaire ? L’armée, c’est la guerre, c’est le mal, le mâle…

Tout simplement parce qu’un intérêt pour les lettres et la science politique ne fait pas de vous une éternelle adolescente en butte aux institutions. Nous ne vivons malheureusement pas au pays des Bisounours : on se heurte au pouvoir dans toutes les sphères de notre vie. Rien ne sert de l’occulter, autant le prendre en considération pour mieux contrôler ses abus et tenter par nos efforts d’interpeller les institutions pour qu’elles prennent réellement en compte les notions de violences faites aux femmes.

Le corps que je souhaitais intégrer m’aurait permis d’être capable de mettre en place un plan d’évacuation des populations civiles en cas de conflit ou de catastrophe naturelle : autant d’actions faisant pour moi bien plus de sens pour aider les femmes en situation d’urgence, que d’augmenter la vente de produits de beauté qui complexent tous les jours les femmes à coups de campagne publicitaire Photoshop.

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Sniper russe de l’armée rouge

Enfin, dans mon cheminement personnel, l’armée me semblait représenter le dépassement de soi dans l’humilité, loin de notre époque nageant en plein branding personnel et autre individualisme narcissique. Mon arrière-grand-père, qui parla jusqu’à sa mort un sabir franco-espagnol incompréhensible, avait fait 14-18. Bien après sa mort, ma mère me disait qu’il avait perdu sa main pendant la bataille de la Somme. La rumeur courait qu’il s’était appliqué un pansement gangrené sur une plaie pour éviter la mort et retourner à l’arrière. L’histoire nous plaisait bien : elle ressemblait à une bande dessinée de Tardi, et nous n’avons pas cherché à savoir ce qui avait vraiment eu lieu. À la mort de ma grand-mère, nous découvrîmes un cadre orné de la légion d’honneur et autres ferrailles militaires. Quelle ne fut pas notre surprise de voir que l’aïeul était resté pendant 7 ans sous les drapeaux, et avait enchaîné les pires batailles de ce premier grand massacre mondial, sans sa main coupée. Ma grand-mère étant disparue, nous ne saurons jamais comment ce patriote même pas français avait décidé de retourner sous les sifflements des balles, malgré son handicap. J’étais impressionnée par cette abnégation ; vous pourriez la qualifier d’absurde, mais elle mérite néanmoins une certaine forme de respect à laquelle aucun des activistes twitteriens ne peuvt prétendre.

Quelques années avant de sentir l’appel du drapeau, il m’avait été donné de rencontrer une femme militaire, dans un état psychique catastrophique. Elle passait régulièrement chez nous pour trouver un réconfort moral, sans que nous soyons à même de lui venir réellement en aide. Elle racontait avoir été victime de viol dans son régiment, entre deux longs monologues incohérents et dérangeants pour tout le monde. Gamine à l’époque, j’étais loin d’imaginer les dégâts que peuvent causer une telle torture. Ma famille n’était pas encore équipée d’internet, et je n’avais pas encore lu les textes de Muriel Salmona sur les syndromes du stress post-traumatique. Aujourd’hui, je me rappelle de cette femme avec beaucoup de malaise : la victime de viol parfaite, sage et cohérente, n’existe pas. C’est justement parce que les femmes sont brisées qu’il est facile à la société de les mettre au rebut sans pitié, en les taxant de mythomanes.

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Je ne m’étendrai pas sur mon expérience de recrutement : il y aurait trop à dire, ou pas assez. Il y avait cette femme, soldat du rang depuis 17 ans : une absence de promotion qui en faisait la risée de notre groupe de candidats, des titulaires de CAP aux diplômés de grandes écoles. Il est vrai que la dame ne faisait rien pour attirer la sympathie : discours d’entrée qui finissait par « si vous voulez venir foutre votre merde, on vous renvoie tout de suite », devant un parterre pourtant silencieux et attentif. Des injonctions à nous presser pendant la cantine alors que nous avions plus d’une heure de pause pour le déjeuner. Pendant la nuit (extinction des feux à 22 heures, lever à 6 heures), j’étais sagement sur mon lit à 21h55, attendant son arrivée dans le dortoir pour l’inspection. La dame arriva en criant « mettez-vous au lit ! ». Après une seconde et demie d’hésitation, elle hurla : « dans les draps ! Mettez-vous dans les draps ! ». J’obtempérais. Bêtise personnelle (après tout, les femmes ont le droit d’être aussi stupides que les hommes) ou bien carapace forgée pour résister dans un milieu aux valeurs masculines ?

Le lendemain, une candidate blonde, qui avait passé la journée à essuyer les pires blagues de la part des soldats, nous dit en fumant sa cigarette : « mais dites-moi la meuf autoritaire, là, c’est une mal baisée ? On est bien d’accord, non ? ». Nul besoin de l’armée, ni des hommes, pour faire vivre le sexisme : une femme qui en est elle-même victime peut le propager à son tour.

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Alors, les droits des femmes, sont-ils vraiment en contradiction avec l’institution militaire ? De par ma propre expérience, je n’en sais rien. Je sais juste que j’ai reçu une réponse négative à ma candidature et que j’en ai eu les larmes aux yeux. Toutes ces pompes pour rien… on m’a proposé de retenter ma chance l’année suivante. Dans la mesure où mes résultats aux tests (y compris psychologiques, précisons-le) furent très bien notés, le fond du problème réside dans mes « valeurs féministes », et je ne vois pas comment une année supplémentaire me permettrait de m’en détacher.

En un sens, en décidant de porter témoignage du peu qu’il m’a été donné de voir, peut-être que je ne fais que donner raison à l’institution et à sa fin de non-recevoir.

 

5 réflexions sur “Une efFRONTée a passé… un entretien d’embauche pour l’armée !

  1. De nombreuses années de pression, de la confusion, de l’injustice, peu à peu, le champ sera élargi. Il s’agit d’une traduction, désolé, je ne parle pas français, mais j’espère que j’ai bien compris l’essence de ce qui précède, Mes respects

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